La spiritualité du Rite Français - Edmond Mazet

Publié le par Loge Phénix

Allocution prononcée le 13 mai 2000 au Grand Chapitre de printemps

 

 

Avant de parler de la spiritualité du Rite Français, je voudrais dire un mot de son esprit. Cet esprit, bien des frères m’en ont parlé, et c’est à partir de ce qu’ils m’en ont dit que je le décrirai. Simplicité et absence de prétentions, convivialité, amitié chaleureuse, c’est ce que les frères ressentent dans nos chapitres et dans nos assemblées, sans que cela exclue la profondeur spirituelle. Le Rite Français est un Rite dans lequel, comme on dit, on fait des choses sérieuses sans se prendre au sérieux. Je crois exprimer, en le décrivant ainsi, le sentiment unanime des membres de notre Grand Chapitre. Je sais aussi combien les Frères sont attachés à cet esprit. C’est certainement un de nos biens les plus précieux. Nous le devons largement, comme beaucoup d’autres choses, au caractère et aux qualités humaines de notre Très Illustre et regretté Frère Roger Girard, et nous désirons tous le maintenir et continuer de jouir du bonheur qu’il nous procure.

 

Il se pourrait d’ailleurs que ces caractéristiques du Rite Français au niveau des simples rapports humains soit le reflet de certaines caractéristiques de sa spiritualité, et j’essaierai de montrer plus loin qu’il en est bien ainsi.

 

Une autre considération préliminaire que je voudrais faire est la suivante. On m’a souvent demandé quelle était la spécificité du Rite Français parmi les Rites maçonniques. Peut-être cette question a-t-elle été suscitée par le fait que depuis assez longtemps déjà, les auteurs – dont moi-même – qui ont écrit sur le Rite Ecossais Rectifié ont insisté, avec raison d’ailleurs, sur la spécificité de ce Rite. Du coup, beaucoup de Maçons du Rite Français se demandent quelle est la spécificité de leur Rite. Je dirai tout de suite quelle est, à mon avis, la réponse à cette question. Elle pourra paraître paradoxale, mais je la crois pourtant juste et profonde. La spécificité du Rite Français, c’est de ne pas en avoir. Ce que je veux dire, c’est que les autres Rites ont subi l’influence de facteurs extra-maçonniques, et que c’est cette influence qui donne à chacun sa spécificité, tandis que le Rite Français n’a subi aucune telle influence. Il est pour ainsi dire la Maçonnerie à l’état chimiquement pur. Je précise que cela vaut quand on compare le Rite Français aux autres Rites qui proviennent de la Maçonnerie française du XVIIIe siècle, c’est-à-dire au Rite Ecossais Rectifié et au Rite Ecossais Ancien et Accepté, en laissant hors de la comparaison les Rites anglais et américains. Disons, donc, que le Rite Français est la Maçonnerie française à l’état chimiquement pur, c’est-à-dire, la Maçonnerie française exempte de toute influence extra-maçonnique. Je ne dis évidemment pas cela pour lui en faire un titre de supériorité sur les autres Rites auxquels je l’ai comparé ; je ne fais que constater un fait, qui permet de donner la réponse juste à la question de la spécificité du Rite.

 

En particulier, le Rite Français n’a pas de doctrine explicite, exprimée dans un discours logiquement structuré, et en définitive dogmatique, en prenant ce mot dans son sens originel qui n’a rien de péjoratif ; cela le différentie notamment du Rite Ecossais Rectifié qui, lui, a incontestablement une telle doctrine. C’est même le fait d’avoir une telle doctrine qui constitue la spécificité du Rite Ecossais Rectifié, et cela est directement lié à l’influence extra-maçonnique que ce Rite a subie. La Maçonnerie par elle-même n’a pas de telle doctrine, et c’est parce que le Rite Français est, comme je l’ai dit, la Maçonnerie française à l’état chimiquement pur, qu’il n’en a pas. Qu’il n’ait pas de doctrine ne veut pas dire qu’il ne contienne pas d’enseignement, mais son enseignement n’est nulle part développé sous la forme d’une doctrine explicite et discursive dans les textes du rite, contrairement à ce qui se passe pour le Rite Ecossais Rectifié. L’enseignement reste, de bout en bout, enveloppé dans les symboles, et cela vaut aussi bien pour les hauts grades que pour les grades qu’on appelle plus particulièrement ‘’symboliques’’, c’est-à-dire pour les grades bleus. Peut-être ne serait-il pas impossible de dégager de cette enveloppe symbolique une doctrine explicite, mais le fait est, en tout cas, que les textes du grade ne le font pas ; et je ne le ferai pas non plus, car à supposer que ce soit possible, cela ne serait pas conforme à la méthode initiatique du Rite, qui est celle-là même de la Maçonnerie.

 

Il me faut dire un mot encore de l’articulation entre les grades bleus et les hauts grades. L’existence d’une telle articulation est clairement indiquée dans un passage du rituel du grade de maître (discours du Très Respectable à la fin de la réception) : « Pour peu que vous ayez réfléchi aux différentes circonstances qui ont accompagné votre réception aux grades auxquels vous avez été admis, peut-être aurez-vous remarqué quelques points qui paraissent se contredire, ou du moins n’avoir pas entre eux une parfaite connexité. Suspendez encore votre jugement à cet égard. Cette diversité vient de celle des objets que les trois premiers grades vous présentent. Ils sont les points fondamentaux de toutes les connaissances maçonniques. Vous verrez par la suite, à force d’études et de recherches, ces contradictions apparentes s’évanouir. La réunion de toutes les connaissances vous présentera un ensemble lié, suivi, satisfaisant, et destiné à conduire aux objets les plus élevés. C’est assez que l’Ordre vous ait indiqué la route que vous avez à tenir »[1].

 

Ces paroles indiquent clairement que les hauts grades prolongent et parachèvent l’enseignement initiatique des grades bleus. Cela ne doit pas pour autant faire sous estimer l’importance de ces derniers. Certes, les Maçons du Rite Français étaient fondés à ressentir un manque tant qu’il ne leur était pas possible, ou qu’il était difficile, d’accéder aux hauts grades de leur Rite. Mais ils auraient tort de venir de là à considérer que les hauts grades sont l’essentiel  du système, et que les grades bleus ne sont qu’une sorte de propédeutique par rapport aux hauts grades. Les grades bleus sont plus que cela, car ils constituent les fondements de la spiritualité maçonnique tout entière, et ils contiennent en germe tout ce qui est développé dans les hauts grades.

 

J’en viens maintenant directement à mon propos : la spiritualité du Rite Français. Conformément à ce que j’ai dit de la spécificité du Rite, sa spiritualité n’est pas autre chose que la spiritualité maçonnique réduite à son essence et à ce qui découle de celle-ci. Dire ce qu’est la spiritualité du Rite Français, c’est donc finalement dire ce qu’est la spiritualité maçonnique elle-même, prise indépendamment des apports dont elle a pu être enrichie dans d’autres Rites.

 

Il faut d’abord dire que cette spiritualité s’enracine dans la tradition judéo-chrétienne. La Maçonnerie est une voie initiatique qui s’inscrit dans cette tradition. Il faut insister à ce propos sur le fait qu’elle n’est qu’une voie initiatique à côté d’autres. Elle reconnaît qu’il y en a d’autres, tant au sein de la tradition judéo-chrétienne qu’au sein des autres traditions ; elle ne prétend ni leur être supérieure, ni les englober toutes. S’il est vrai que toutes les voies initiatiques convergent vers le même terme et que toutes les traditions dérivent de la même source, cette unité ne se trouve précisément qu’en ce terme et en cette source. Pour le Maçon du Rite Français, la Maçonnerie est certes universelle, mais elle ne l’est que parce que le terme de la voie quelle constitue est universel, et cette sorte d’universalité n’abolit pas la spécificité de la voie. Affirmer cette spécificité de la voie maçonnique parmi les différentes voies initiatiques n’implique aucune intolérance vis à vis des autres voies et des autres traditions, mais seulement la reconnaissance des conditions concrètes de toute initiation, qui imposent de tendre à l’universel par une voie particulière. Loin d’être une expression d’orgueil, elle est l’expression d’une humilité spirituelle qui consiste précisément à ne pas prétendre, alors que nous sommes en chemin, nous comporter comme si nous étions au terme.

 

C’est, je crois, cette sorte d’humilité qui correspond, au plan spirituel, à cette absence de prétentions, à cette simplicité, qui marquent l’esprit du Rite Français au plan des rapports humains. Elle en est la source profonde et elle en donne la signification ultime.

 

Cette spiritualité enracinée dans la tradition judéo-chrétienne a deux fondements très simples : la fraternité des hommes, la paternité de Dieu, celle-ci étant elle-même le fondement de celle-là. Le Dieu des Maçons est un Dieu qui, sans rien perdre de sa transcendance, se révèle aux hommes pour autant qu’ils peuvent le connaître, c’est-à-dire pour autant qu’il les en a rendus capables, lui qui est leur créateur. Et il se révèle comme une personne, il établit avec eux en se révélant une relation de personne à personne, et plus précisément une relation qui est celle d’un père à ses enfants. De ce fait, il institue entre les hommes une relation de fraternité. Les hommes sont frères, mais ils ne le sont ni parce qu’ils le décident, ni parce qu’ils possèdent en commun certaines caractéristiques physiques ou psychologiques, ce qui serait tout à fait insuffisant pour fonder entre eux une telle relation. Ils sont frères parce qu’ils sont les enfants d’un même père, qui est Dieu. Cette relation existe entre tous les hommes et est, par nature, égale entre tous, mais les Maçons sont, ou doivent être, plus conscients que les autres d’être frères entre eux et frères des autres.

 

La convivialité, l’amitié chaleureuse qui doivent régner entre les Maçons et que nous aimons à trouver entre nous, Maçons du Rite Français, est l’image au plan des rapports humains de cette relation de fraternité qui existe au plan spirituel, qui en est la source profonde et en donne la signification ultime.

 

Cette fraternité spirituelle des hommes, cette paternité de Dieu qui en est le fondement, nous sont enseignées dès les grades bleus, dès même le grade d’apprenti. Le grade de compagnon apporte à cela un complément qui se situe sur le plan de la connaissance. La connaissance qui est visée par l’enseignement initiatique de la Maçonnerie est essentiellement connaissance de Dieu. C’est en tant qu’il est connaissable par l’homme – parce qu’il a créé l’homme capable d’une certaine connaissance de lui – que Dieu est appelé par les Maçons Grand Architecte de l’Univers. Cette appellation exprime le fait que Dieu nous est d’abord connaissable comme le créateur d’un monde ordonné, à travers lequel il se révèle à nous d’une première manière : c’est cette sorte de connaissance de Dieu qu’exprime la lettre G, dans son sens de ‘‘Géométrie’’. Mais Dieu nous est aussi connaissable d’une manière plus intime, par l’illumination qu’il dispense à la partie la plus spirituelle de notre être, et cette sorte de connaissance est exprimée par l’Etoile Flamboyante. Relisons ce que nous en disent les instructions du grade de compagnon :

 

« L’étoile Flamboyante était au milieu, qui éclairait le centre […]. L’étoile Flamboyante est l’emblème du Grand Architecte de l’Univers qui brille d’une lumière qu’il n’emprunte que de lui seul ».

 

Et dans le discours que le Vénérable adresse au récipiendaire après que l’Etoile Flamboyante lui a été montrée : « Elle est l’emblème du génie qui élève aux grandes choses. Et, avec plus de raison encore, elle est le symbole de ce feu sacré, de cette portion de lumière divine dont le Grand Architecte a formé nos âmes, aux rayons de laquelle nous pouvons distinguer, connaître et pratiquer la vérité et la justice ».

 

Tels sont, brièvement esquissés, les enseignements essentiels des grades d’apprenti et de compagnon. Ceux-ci forment un ensemble initiatique complet à son niveau, et on peut concevoir qu’un Frère en reste là : il aurait reçu de quoi parvenir, à condition de faire fructifier cet enseignement en lui, à un niveau déjà élevé de réalisation spirituelle. Le grade de maître apporte quelque chose de radicalement nouveau, et qui semble remettre en question l’acquis spirituel des grades précédents. Il n’introduit rien de moins que la mort et le mal. En même temps, il marque le passage à une autre dimension de la spiritualité et de la voie initiatique, ce qui est marqué par l’élévation du récipiendaire et désigné comme le « passage de l’équerre au compas ».

 

Les hauts grades sont essentiellement le développement de ce qui est contenu dans le grade de maître, dont on a souvent dit, non sans raison, qu’il était le premier d’entre eux ; et cela, d’ailleurs, sans que l’enseignement des deux premiers grades soit oublié. C’est évident en ce qui concerne le grade d’Elu Secret, qui est un approfondissement des thèmes de la mort et du mal, sous différents aspects que je ne peux développer maintenant. Je ne peux pas non plus parler ici de façon trop précise des autres grades. Qu’il me suffise de dire que la carrière des hauts grades toute entière a pour objet de réaliser le passage de l’équerre au compas qui a été annoncé au maître. Cette carrière prend la forme d’une histoire, qui suit l’histoire biblique – l’histoire sainte  comme on disait autrefois – au niveau du temps extérieur, mais elle symbolise une histoire intérieure qui doit se dérouler en chacun de nous, et qui doit nous conduire à un niveau supérieur de réalisation spirituelle, à condition, encore une fois, que nous sachions faire fructifier en nous ce que ces grades nous enseignent.

 

Ceci doit suffire, mes Frères, à vous faire voir ou entrevoir ce qu’est la spiritualité du Rite Français dans toute son étendue. Je terminerai par ce que j’appellerai deux applications de ce que je viens de vous exposer.

 

D’abord je voudrais vous inviter à être attentifs à l’essentiel, et à savoir le discerner de l’accessoire. Le discernement est d’ailleurs, traditionnellement, une des qualités principales de l’homme spirituel. Dans les circonstances actuelles, je voudrais particulièrement vous inviter à appliquer cela à l’étude de nos rituels. Ceux-ci ont de multiples fonctions, dont la principale et la plus haute est de véhiculer l’enseignement spirituel du rite. Toutefois, ce n’est pas la seule, et tout n’y est pas sur le même plan. Sachez distinguer ce qui est vraiment symbolique et porteur de sens spirituel de ce qui n’est qu’usages protocolaires et dispositions administratives. Ne vous égarez pas dans une étude microscopique des détails qui vous fera perdre de vue le sens de l’ensemble. Résistez à la tentation de trouver dans les moindres détails des significations symboliques profondes. Rien n’est plus contraire qu’une telle recherche à l’esprit de notre Rite. Elle risque de conduire à des discussions infinies sur des choses qui n’en valent pas la peine, et, dans la mesure où vous y mettrez de la passion, elle risquera de mettre en danger la bonne entente entre les Frères qui est notre bien le plus précieux.

 

Je voudrais d’autre part apporter une réponse à une question qui m’a été posée plusieurs fois par des Frères, et qui est très sérieuse. C’est celle du grade de Chevalier Rose-Croix, dont on peut dire sans trahir de secret, et dont il est bon que tous les Frères sachent, quel que soit leur grade, que c’est un grade chrétien par son contenu. Certains Frères se sont interrogés sur l’opportunité de recevoir à ce grade des Frères non chrétiens, et sur le sens qu’il pouvait y avoir à cela. Loin de voir dans ces interrogations une manifestation d’intolérance, il faut dire qu’elle est chez ceux qui se la posent une marque d’honnêteté intellectuelle et spirituelle qui les honore.

 

Il n’y a pas de réponse simple et générale à cette question, mais il y a deux points fixes qu’il faut poser comme devant nous guider dans le traitement des cas concrets qui peuvent se présenter.

 

Le premier est que le Rite Français n’exige pas de ses membres de profession de foi chrétienne. Il existe un Rite maçonnique qui exige une telle profession de foi, et cela très légitimement, dès l’instant que la capacité de prononcer avec sincérité une telle profession de foi, ou le désir sincère d’en devenir capable, est constitutive de la voie initiatique particulière qu’il propose. Ce Rite est le Rite Ecossais Rectifié. Loin de moi l’idée de voir là une marque d’intolérance. Ceux qui connaissent bien ce Rite savent combien l’intolérance est étrangère à sa nature, et je maintiendrai toujours quant à moi, qu’il a pleinement sa place, tel qu’il est, au sein de la Maçonnerie universelle. Mais, précisément, la vocation du Rite Français au sein de cette même Maçonnerie universelle est autre, et c’est en vertu, lui aussi, de sa nature propre, qu’il n’exige pas de profession de foi chrétienne, et qu’il continuera de ne pas en exiger.

 

Le second point fixe est que nous avons choisi de ne pas transiger avec le caractère chrétien du grade de Rose-Croix, comme cela a parfois été fait, en atténuant ce caractère ou en le travestissant de manière, croyait-on, à rendre le grade acceptable pour des non chrétiens. Ce serait là dénaturer le Rite Français, et tromper sur la marchandise, pour ainsi dire, ceux-là précisément à qui on aurait cru en faciliter ainsi l’accès. Nous sommes conscients des difficultés que ce grade peut présenter pour des non-chrétiens, mais nous pensons aussi qu’il peut être reçu par eux, et leur communiquer son contenu spirituel essentiel, s’ils sont convenablement disposés, sans qu’ils soient pour cela obligés de renoncer à leur propre religion. C’est même là, sans doute, un aspect important de la voie initiatique que constitue le Rite Français.

 

Il n’y a donc pas, comme je le disais, de réponse simple et générale au problème, sinon celle-ci : il est absolument nécessaire de tenir fermement ces deux points fixes. Il appartient aux parrains des candidats non-chrétiens de les prévenir que la carrière des hauts grades du Rite Français culmine dans un grade chrétien, tout en leur précisant qu’il ne leur sera jamais demandé de profession de foi chrétienne et que le but de cette carrière n’est pas de les convertir, ce qui serait tout à fait étranger à la nature et à la fonction de la voie initiatique qui est la nôtre. Et il appartient aux Très-Sages, et aux Frères du quatrième Ordre en général, de juger si le candidat non-chrétien est capable de recevoir, ou de devenir capable de recevoir, en tant que fidèle de sa propre religion, l’enseignement spirituel véhiculé par l’ensemble du Rite et par son grade suprême. Cela demande de leur part des qualités spirituelles d’intelligence et de discernement, mais ces qualités sont justement de celles que les lumières de ce grade même devraient leur avoir données.

 



[1] Cf, un peu plus loin dans le même discours : « [Les épreuves que vous avez subies] sont encore des emblèmes allégoriques d’une infinité de connaissances qu’une étude profonde peut seule vous procurer, et que je ne puis ni ne dois vous communiquer en ce moment ».

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