Le parfait maçon - 1744

Le parfait maçon - 1744

Edité par joseph Coutura au Presses Universitaires de St Etienne en 1994

Introduction   Discours imaginaire

Réception des Apprentis                   page 8

Réception des Compagnons              page 12

Réception de Maîtres                                    page 15

Repas des Maçons                             page 19

Secret des Maçons Ecossais              page 20

Conclusion page                                page 21

 

LE PARFAIT MAÇON

OU

LES VÉRITABLES SECRETS

des quatre Grades d'Apprentis

Compagnons, Maîtres ordinaires

et Écossais

 

DE LA

FRANCHE MAÇONNERIE

 

 

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Introduction

 

Corèbe aurait plus tôt compté les flots de la mer* que je ne parviendrais à citer toutes les espèces de mensonges qui se débitent depuis plusieurs années sur la confrérie des francs-maçons : voilà déjà cinq ou six volumes qui paraissent ; leurs auteurs les ont écrits en fourbes ou en ignorants. Le public les achète en aveugle et les lit en dupe. Jusqu'à quand se laissera-t-il dévorer par ces rats affamés qui fondent leur subsistance sur sa crédulité ?

Pour moi qui aspire plus à sa faveur qu'à sa bourse, je ne puis rien faire de mieux pour aider à dissiper les fausses idées sur la maçonnique d'en publier les véritables secrets qu'un événement (dirai-je favor able ; ou malheureux) m'a fait tomber récemment, sous la main.

Si la maçonnerie est un bien pour l'État en général et pour les sujets en particulier, le dessein que j'ai ne peut qu'être utile à ma patrie qui va jouir par mon moyen d'un trésor à elle inconnu jusqu'à ce jour ; si c'est un mal, mon travail en désabuse mes compatriotes et engage les magistrats à l'extirper, ou si c'est, comme je le pense, une chose tout à fait indifférente on pourra la mettre désormais au nombre des amusements tolérés, que toutes sortes de personnes seront en état de goûter, sans que la police les inquiète et sans qu'elles soient obligées de payer un tribut considérable pour leur initiation.

Mais afin que nul ne me soupçonne d'avoir puisé mes lumières dans une mauvaise source, je dois d'abord rendre compte des circonstances de cette découverte ; elles ont, j'ose le dire, quelque chose de singulier et d'intéressant, puisque le secret des maçons me tient lieu d'une successsion de 7 à 8000 livres de rente.

J'avais un frère aîné que je nommerai Lisidor, trésorier de France et marié en la ville de ***, homme estimé dans sa province et y vivant honorablement du revenu de sa charge et d'une terre.

Sa femme le laissa veuf sans enfants en 1739 : mon frère en parut inconsolable ; mais un procès qui lui survint l'ayant obligé de faire un voyage à Paris, j'espérai que la dissipation et le temps produiraient leur effet ordinaire. J'ignorais encore que mon frère pouvait trouver dans cette grande ville des motifs de consolation encore plus pressants

Il y arrive, se fait descendre à la maison de Clitandre, financier, un de ses meilleurs amis, chez qui il doit loger, et y trouve en arrivant tout l'appareil d'un grand festin. A peine, dans le tumulte, parvient-il à se faire entendre d'un des laquais du logis, à qui il demande son maître et qui lui répond, en courant, que Monsieur n'y est pas. N'importe, dit mon frère, il reviendra souper, et je me flatte que je ne serai pas de trop dans la compagnie. C'est ce qui vous trompe, réplique un jeune marmiton, d'un air à demi-insolent.

Notre provincial, étonné de tout ce qu'il voit, insiste pour en avoir l'explication, et il apprend enfin avec bien de la peine que Clitandre est au logis, mais qu'il ne peut y recevoir de visite parce qu'on tient loge actuellement. Mon frère, voulant savoir du moins ce que c'est qu'une loge : c'est un mystère, lui dit-on : revenez demain sur le midi et notre maître vous l'apprendra s'il le juge à propos.

Ayant ainsi reçu son audience de congé, il prend le parti d'aller coucher dans un hôtel garni du voisinage, bien résolu de ne pas manquer le lendemain à l'heure qui lui avait été assignée.

C'est ce qu'il exécuta, et à peine Clitandre l'aperçut-il, qu'il courut au devant de lui, en l'embrassant et lui faisant mille excuses de ne l'avoir pas reçu la veille. Voici quelle fut à peu près leur conversation, comme on me l'a rapportée.

- Clitandre. Vous fûtes bien surpris, mon cher Lisidor, en arrivant hier, de trouver ma porte fermée pour vous ; mais afin de vous ôter tout soupçon d'un refroidissement d'amitié de ma part, je vais vous apprendre tout naturellement de quoi il était question. Nous tenions loge dans le temps que vous êtes venu.

- Lisidor. Je le sais, et j'allais vous en parler moi-même, étant extrêmement curieux de savoir ce qu'on entend par une loge.

- Clitandre. Vous fûtes bien surpris, mon cher Lisidor, en arrivant hier, de trouver ma porte fermée pour vous ; mais afin de vous ôter tout soupçon d'un refroidissement d'amitié de ma part, je vais vous apprendre tout naturellement de quoi il était question. Nous tenions loge dans le temps que vous êtes venu.

- Lisidor. Je le sais, et j'allais vous en parler moi-même, étant extrêmement curieux de savoir ce qu'on entend par une loge.

- Clitandre. Une loge ? Oh, diable, c'est une fort belle chose !

- Lisidor. Mais encore ?

- Clitandre. Une loge est une vénérable assemblée d'apprentis, compagnons, et maîtres maçons.

- Lisidor. Je ne vous entends point. Une partie de votre maison tombe-t-elle en ruine ? S'agissait-il de faire le devis et marché de quelque nouvelle construction ?

- Clitandre. Vous n'y êtes pas. Les maçons dont je parle ne bâtissent qu'en théorie.

- Lisidor. Ah, j'entends. Ce sont, voulez-vous dire, des faiseurs de châteaux en Espagne.

- Clit. Vous riez, mon cher, mais si vous saviez ce que c'est.

- Lis. Je ne suis ici que pour l'apprendre. Quelles sortes de gens sont-ce que vos maçons

- Clit. Nos maçons sont des hommes sociables et vertueux qui ont signes figuratifs, par lesquels ils se font reconnaître pour tels.

- Lis. Cela doit être très commode, et votre propos me rappelle ces beaux vers de Racine, dans sa Tragédie de Phèdre :

 

Ne devrait-on pas à des signes certains

Reconnaître le cœur des perfides humains ?

Ainsi la vertu des hommes que vous dites transpire par un certain geste, par une tournure de visage, n'est-ce pas ? Mais ces signes sont-ils sûrs ?

- Clit. On ne saurait s'y tromper. Ce sont autant de traits distinctifs.

- Lis. Distinctifs ! Vous m'étonnez et je tirerais de votre principe une conséquence effrayante pour tout le reste des humains.

- Clit. Quelle est-elle ?

- Lis. C'est que tous ceux qui ont le malheur d'être privés de ces signes-là ou ne seraient point vertueux, ou du moins ne pourraient justifier qu'ils le fussent, ce qui revient au même pour la réputation. J'avais cru jusqu'à présent tout au contraire, qu'une conduite sage et régulière était la preuve la plus sûre de la droiture de l'âme. Mais vos maçons m'apprennent que je me suis trompé.

- Clit. Vos arguments sont trop subtils pour moi. Je veux vous aboucher avec le maître de notre loge ; ce n'est qu'un simple marchand C... ; mais vous le garantis le plus habile homme qui se puisse trouver dans ce genre. Ah, qu'il a l'air majestueux en loge !

- Lis. Je le crois. Mais, dites-moi, mon cher ami, à quoi vous occupez-vous dans ces sortes d'assemblées ?

- Clit. C'est ce qu'il ne m'est pas permis de vous expliquer.

- Lis. Pourquoi ?

- Clit. Parce que cela m'a été défendu sous des peines très rigoureuses et je pourrais vous ajouter encore une autre raison qui n'est pas moins forte.

- Lis. Dites-moi, je vous prie, cette dernière raison ?

- Clit. C'est que je n'ai assisté encore que vingt-cinq ou trente fois en loge et que les matières qui s'y traitent sont si sublimes, que je n'y ai rien compris jusqu'à présent.

- Lis. Comment, vous ne possédez donc pas ces signes et ces attributs merveilleux qui font reconnaître les personnes de votre ordre ?

- Clit. Oh que pardonnez-moi [sic] ; mais c'est tout ce que je sais, et cela m'est suffisant pour me procurer l'entrée dans les loges.

- Lis. Fort bien. Mais quel plaisir pouvez-vous y goûter, puisque vous m'avouez ne rien comprendre à tout ce qui s'y fait et s'y dit ?

- Clit. Je m'en rapporte aux plus habiles qui m'assurent que cela est fort beau ; d'ailleurs la singularité du spectacle m'amuse et le souper qui termine la cérémonie est encore plus de mon goût.

- Lis. Je conviens avec vous que le plaisir de la table peut entrer pour quelque chose dans les arrangements de la vie, surtout si vos chefs ont attention de bien assortir leurs convives.

- Clit. Bon, c'est de quoi ils s'embarrassent le moins, et je me trouve tous les jours dans nos festins à côté de gens dont les noms ne me sont seulement pas connus, quoique je les appelle mes frères.

- Lis. J'ai peine à comprendre, je vous l'avoue, le mérite d'un aussi extraordinaire assemblage ; car pour qu'un repas soit aimable, il faut que les différents caractères se rapprochent et se refondent, pour ainsi dire, l'un dans l'autre ; et un tel accord ne peut régner qu'entre des personnes qui se connaissent un peu.

- Clit. Croyez-en ce que vous voudrez, mais je m'y plais beaucoup.

- Lis. Je vois ce que c'est. Vous avez soin de réunir sans doute dans ces petites soupers un certain nombre de jolies femmes qui ...

- Clit. Halte-là, mon cher ami. Jamais femme n'a pénétré dans nos loges et, entre nous, je les crois un peu mortifiées de voir que nous ayons trouvé le secret de nous bien réjouir sans elles.

- Lis. Permettez-moi de vous dire que les dames sont en cela moins à plaindre que vous, qui êtes assez fous pour vous priver volontairement de la plus belle moitié de vous-même. Oui, je vous tiens, par cette raison, tous tant que vous êtes, plus d'à moitié morts.

- Clit. N'avons-nous pas le plaisir de les joindre lorsque nous voulons ? Interrogez ma femme, elle vous dira qu'elle ne me trouve jamais plus vivant que quand je reviens de loge ; d'ailleurs j'ai toujours soin de lui rapporter une belle paire de gants blancs.

- Lis. Ce second dédommagement ne vaut pas le premier. Mais encore une question, je vous prie. Quelles sont les matières ordinaires de vos entretiens dans les repas de loges ? La théologie, la politique, l'histoire, la morale ?

- Clit. Fi donc. Il ne nous est seulement pas permis d'y médire de notre prochain, et je fus mis dernièrement, moi qui vous parle, à une amende tres rigoureuse pour y avoir laissé échapper un petit équivoque de mon cru qui m'avait attiré la veille beaucoup d'applaudissements dans un cercle de Jolies femmes.

- Lis. Vous fûtes bien piqué sans doute de la pénitence qu'on vous imposa ?

- Clit. Tout au contraire, je la subis de bonne grâce et j'en remerciai humblement le maître qui me l'avait ordonnée.

- Lis. Tout ce que vous venez de me dire a pour moi un air de nouveauté.

- Clit. Je le crois. Mais il ne tiendra qu'à vous de vous convaincre par vous-même de la vérité.

- Lis. Que faut-il faire pour cela ?

- Clit. Vous faire recevoir maçon.

- Lis. Je ne demande pas mieux, pourvu que vous me fournissiez quelque prétexte du moins plausible pour me justifier vis-à-vis des personnes qui pourraient blâmer ma démarche.

- Clit. Comment! croyez-vous qu'il y ait un mal à se faire recevoir maçon ?

- Lis. Non, mais je veux avoir un but dans tout ce que je fais.

- Clit. La maçonnerie en a un, aussi utile que louable. C'est de réunir tous les esprits et les cœurs, et d'établir entre tous les hommes en général un accord et une confiance qui les rendent plus propres aux différentes opérations de la société. Rien de plus avantageux, surtout pour les voyageurs qui sont sûrs de trouver dans quelque pays qu'ils aillent, des frères maçons toujours disposés à leur rendre les bons offices et à leur donner tous les secours dont ils auront besoin. Je pourrais ajouter encore à notre éloge, la pureté de la morale et le goût des beaux-arts qui sont deux de nos passions dominantes ; mais je vous renvoie sur cela au maître ou à l'orateur de notre loge, qui vous l'expliqueront beaucoup mieux.

- Lis. C'en est assez, et comme je vous crois incapable de me proposer rien de déshonnête, je consens d'être des vôtres sitôt que vous m'en jugez digne; Je m'en sens même déjà une vive impatience.

- Clit. C'est la disposition que je vous désirais. Vous n'attendrez pas longtemps, car nous nous assemblons encore ce soir.

Cet entretien ne précéda que de quelques heures la réception de mon frère, dont la vocation parut si marquée que la loge voulut bien lui conférer tout de suite les trois Grades d'apprenti, compagnon et maître. J'ai ouï dire à un des frères qui s'y étaient trouvés, qu'après la cérémonie quelqu'un lui ayant demandé s'il était content, Ah, Monsieur, si je suis content, répondit-il avec enthousiasme, j'ai vu les cieux ouverts, et je crois qu'un pareil bonheur ne serait pas trop payé de toute ma fortune et de tout ce que j'ai de plus cher au monde. C'était bien en effet sa pensée, l'événement ne l'a que trop justifié.

Avec de semblables dispositions, la douleur du veuvage ne tint pas longtemps contre un sentiment plus vif qui remplissait alors toute son âme. La maçonnerie, qui n'est pour beaucoup d'autres qu'un simple amusement, devint pour lui une étude des plus sérieuses ; y penser le jour, y rêver la nuit, en faire l'objet de tous ses entretiens et n'avoir plus d'autre société que celle des frères, ce fut là le genre de vie que mon frère embrassa.

Pour se livrer à son inclination plus commodément et sans obstacle, il loua une maison isolée dans un des faubourgs de Paris. Là se rassemblaient tous les jours, aux heures des repas, les plus doctes d'entre les maçons qui, au lieu de lui enseigner la manière de bâtir solidement, lui apprirent bien plutôt l'art pernicieux de ruiner en peu de temps l'édifice de sa bourse et de sa santé.

Les assujettissements d'une charge ne convenant point à un maçon libre, mon frère commença par se défaire de la sienne ; et j'eus ordre, peu de temps après, de lui chercher un acquéreur pour sa terre, sous prétexte disait-il, qu'étant dans la résolution de se fixer à Paris, il trouverait à s'y accommoder de quelqu'autre fonds plus à sa bienséance.

Le marché de la terre fut bientôt conclu, et à peine mon frère en eut-il touché le prix, que je fus informé par une de ses lettres qu'il était parti pour l Angleterre.

Personne n'ignore que la confrérie des francs-maçons a pris naissance dans ce royaume, où elle se maintient avec éclat depuis plusieurs siècles, ayant l'honneur de compter parmi ses membres des rois, des princes, des seigneurs et des ecclésiastiques du premier ordre.

Quelle consolation pour un maçon zélé tel que mon frère, de pouvoir se désaltérer dans la source même des eaux salutaires de la maçonnerie. Que de merveilleuses connaissances n'y acquit-il point pendant un séjour de deux années qu'il fit à Londres, où il assista régulièrement à toutes les loges, et même aux processions publiques que les confrères y font dans de certains temps de l'année.

Au sortir d'Angleterre, il lui prit envie d'aller en Prusse, uniquement pour y voir ce maçon couronné qui, comme un autre Salomon, vient de donner au public la continuation du Livre de la Sagesse dans un ouvrage, intitulé l'A... publié par M. De V... Mon frère lui fut présenté, en qualité de maçon français ; et ce titre était suffisant pour être bien venu d'un prince qui se propose, dit-on, de fonder dans ses États une nouvelle Jérusalem en faveur des frères opprimés.

Les dépenses prodigieuses que mon frère s'était vu obligé de faire pour paraître avec éclat chez l'étranger, avaient entièrement dérangé ses affaires. Il s'aperçut, mais trop tard, que ses fonds étaient dissipés au point qu il n'aurait pu regagner sa patrie sans le secours d'un généreux Prussien qui lui prêta 100 louis sur sa parole de frère. Cet engagement passe pour inviolable parmi ceux de la confrérie. Aussi la première attention de mon frère, à son retour, fut de courir au moyen de restituer cette somme. Il la trouva aisément dans la bourse d'un ami maçon. Il emprunta d'un autre côté pour subsister, et il me fit l'honneur à moi-même, quoique je ne fusse à son égard qu'un profane, de me comprendre dans la liste de ses créanciers pour quatre cents pistoles que je lui avançai sans billet.

Soit que la fatigue des voyages eût altéré sa santé, soit qu'il succombât sous le poids de son repentir, mon frère tomba au commencement de l'hiver dernier dans une maladie de langueur ; et m'en ayant donné avis, ma tendresse pour lui me fit voler à son secours. Je fus surpris du mauvais état où je le trouvai, mais plus encore du propos qu'il me tint à mon arrivée.

Vous êtes mon plus proche parent, me dit-il d'un œil sec, mais je vous conseille de renoncer à ma succession, si vous ne voulez vous résoudre à hériter de toutes mes misères : Quoique j'aie consumé dans moins de quatre années, I'héritage de nos ancêtres, je ne cesserai de bénir tout le reste ma vie la cause de ma pauvreté, puisque je ne pouvais me ruiner avec de plus honnêtes gens que mes frères, les Franc-maçons. A votre égard, je n'ai point oublié que je vous dois quatre cents pistoles ; et tout misérable que je vous parais, je suis en état encore de m'acquitter envers vous, avec usure, pour peu que vous vouliez me seconder.

Comme j'assurai alors mon frère que je n'aurai en tout d'autre volonté que la sienne. J'ai grand nombre de vrais amis, reprit-il en me serrant dans ses bras, j'en ferai prier demain huit de me venir visiter, nous aviserons tous ensemble aux moyens de me libérer. Mais il est bon que vous soyez prévenu sur la manière dont on s'y prendra.

Alors il m'expliqua gravement son projet, qui était de me présenter à ces Messieurs pour être reçu Franc-maçon, et il ajouta ensuite : Comprenez-vous bien, mon frère, tout le profit qui vous en reviendra ? Puisque vous allez acquérir, moyennement quatre cents pistoles, seulement, un grade éminent, qui m'en coûte à moi plus de 12.000.

Quelqu'affligeante que fût pour moi cette scène, à tous égards j'eus peine à retenir un éclat de rire, en apprenant cette façon de payer ses dettes. Me contraignant néanmoins le plus qu'il m'était possible, je poussai la complaisance jusqu'à remercier le malade de sa générosité.

Il ordonna sur-le-champ, avec un zèle de missionnaire, que ses huit amis fussent invités pour le lendemain au soir, mais il n'eut pas la satisfaction de me voir régénérer, car son mal ayant fait en peu de temps un progrès considérable, j'eus la douleur de le perdre, précisément à l'heure qu'il avait fixée pour tenir loge ; ainsi mourut un homme qui avait passé longtemps pour sage, et à qui la maçonnerie avait tourné la tête, tant il est vrai qu'il est aisé d'abuser des meilleures choses. Pour moi, que son exemple effraya, loin de me presser de solliciter auprès de ses amis le paiement singulier qu'il m'avait offert de ma dette, je me résignai sans peine à demeurer au nombre des profanes.

L'inventaire fut bientôt fait, et le prix des meubles de mon frère ayant servi à payer ses dettes indispensables, il me resta pour mon partage grand coffre qui devait contenir des effets précieux, à en juger par l'attention qu'avait eu le défunt de le placer dans la ruelle de son lit. Mais je me sus bon gré de la précaution que je pris de m'enfermer pour en faire l'ouverture, et je ne crois pas que mes lecteurs me soupçonnent d'ostentation en leur rendant un compte fidèle de ce que j'y trouvai. Tous les effets consistaient en quatre vieilles toiles pliées, de la longueur d'environ six pieds, sur lesquelles étaient représentés différents desseins ou sujets d'architecture.

Une terrine de forme triangulaire, sur son pied ou fourneau de cuivre aussi en triangle.

Deux marteaux.

Un compas.

Une équerre.

Une règle.

Deux truelles.

Une auge.

Une pierre de liais d'un pied de long en carré.

Cinq rubans de couleur bleue.

Vingt-deux tabliers de peau, dont cinq doublés de taffetas bleu.

Un camail de taffetas blanc.

Et quarante-six paires de gants tant vieux que neufs.

 

Voilà l'état au juste de la succession de ce zélé confrère de la maçonnerie. Comme je m'occupais à resserrer toutes ces guenilles, non sans faire bien des réflexions sur la folie humaine, ayant vu tomber d'une des toiles un cahier écrit de la main de mon frère, je reconnus avec quelque espèce de plaisir que ce papier devait contenir les secrets des francs-maçons. Oh, l'heureuse découverte me disais-je ! Cet écrivain va m'éclaircir sans doute de l'usage des différentes choses que je viens de voir. Souvent les enveloppes les plus simples couvrent de grands mystères. Enfin, ajoutai-je, je saurai dans peu à quoi m'en tenir, et si les francs-maçons sont effectivement des visionnaires ou des gens sensés. Lisons.

Je le fis avec toute l'attention dont j'étais capable, et ne me contentai pas même d'une première lecture. Mais une réflexion vint me troubler dans mon examen. Qui m'assurera, disais-je encore, que tout ce récit n'est pas fabuleux ? C'est peut-être un piège que les maçons sont convenus de tendre à la curiosité des profanes, car on assure qu'il leur est défendu de rien écrire de leurs secrets. Je vais me convaincre dans le moment même de ce qui en est.

Je profitai pour cela de l'occasion que j'avais de voir M***, fameux banquier et maçon très considéré, pour une lettre de change tirée sur lui à dix jours de vue ; comme il y en avait encore quatre à courir, je n'eus pas lieu de me plaindre du refus qu'il me fit d'abord de l'acquitter avant le temps, mais ne cherchant qu'un prétexte pour lier conversation avec lui, je lui témoignai qu'en avançant mon païement de quatre jours, il rendrait un service signalé à un frère extrêmement pressé d'argent. A ce seul nom de frère, il se répandit sur son front une sérénité qui n'y était point auparavant, nous en vînmes à l'abordage, et comme, grâce aux enseignements que j'avais puisés dans mon écrit, je n'eus aucune peine à me faire connaître pour ce que je n'étais pas, il m'embrasse, me paye ma lettre de change, et y joint la galanterie de m'inviter à une loge qu'il devait tenir le surlendemain.

Ce fut là que j'eus lieu de me convaincre tout à fait de la vérité du manuscrit ; j'ai rendu compte dans le commencement du juste motif qui m'engage à publier les secrets des francs-maçons. Ainsi j'entre tout de suite en matière, et j'avertis seulement mes lecteurs qu'en rapportant exactement le dogme et les faits, j'ai pris presque toujours la liberté de substituer mes réflexions à celles de mon original.

 

 

Secrets des francs-maçons

Réception des apprentis

 

Suivant le manuscrit en question, que son auteur suppose avoir été extrait sur les archives même de la société maçonnique, la première loge a été tenue par le Grand Architecte de l'univers en présence d'Adam dans le paradis terrestre; il s'agissait d'y instruire l'homme de l'excellence de son espèce, des différents secrets de la nature, de l'usage qu'il devait en faire ; et comme la prescience de Dieu embrasse toutes les choses futures, cet être suprême qui voyait dès lors la chute prochaine d'Adam, voulut bien lui donner d'avance les premières leçons de l'architecture, dont lui et ses descendants devaient retirer une si grande utilité dans l'état malheureux où les précipita sa désobéissance. Adam profita si bien des instructions de son créateur, que les francs-maçons assurent qu'il en composa un livre* où l'art des bâtiments était parfaitement expliqué. Or la femme n'était point encore formée lorsque cela se passa entre Dieu et Adam, et c'est la première raison qu'allèguent les francs-maçons pour se justifier sur l'exclusion que leur ordre donne si incivilement au sexe.

Ils puisent encore un second motif d'exclusion dans l'origine et les circonstances de la chute de notre premier père. Leurs loges étant, selon eux, une espèce de paradis terrestre dont ils appréhendent d'être chassés, comme de l'autre, si les femmes y mettent une fois le pied.

Comme je n'ai pas dessein de les suivre dans toutes leurs visions, je supprime ici plusieurs articles du manuscrit ; mais j'ai cru ce préambule nécessaire pour l'intelligence de ce que j'ai à dire sur le premier degré de la maçonnerie.

Sept frères assemblés, et même moins, forment une loge, mais elle n'est estimée complète et régulière que quand ils sont au nombre de neuf.

Le lieu où ils s'assemblent, et qui se nomme la loge, ne doit être éclairé que par une grande terrine de forme triangulaire remplie d'esprit de vin, ou autres matières combustibles auxquelles on met le feu et qu'on a l'attention de renouveler.

Il y a quelques loges où on substitue des flambeaux à la place de la terrine : trois frères postés en triangle sont obligés de les porter ; mais cette façon, qui est incommode, n'a pas été reçue universellement.

Le maître, que l'on appelle le vénérable, orné d'un grand cordon bleu auquel pendent une équerre et une truelle d'or, est placé à l'orient de la loge, ayant à sa droite son second surveillant et à sa gauche l'orateur; le premier surveillant se tient vis-à-vis de lui pour exécuter ses ordres. Tous les officiers ont aussi le cordon bleu. Quant aux simples frères, ils n'ont aucun ornement qui les distingue, et ils se rangent des deux côtés de la loge en nombre égal.

Dans un espace vide qui est au milieu de la salle, et qui sépare les deux colonnes des frères, on étend un grand tapis formant un carré long où est peint une espèce de jardin représentant le Paradis Terrestre, avec l'arbre de la science du bien et du mal, autour duquel sont placés les figures d'Adam, d'Eve et du serpent. C'est dans l'angle à gauche de ce carré, du côté du maître, que l'on pose sur un fourneau élevé la terrine triangulaire dont j'ai parlé.

Celui qui désire être reçu apprenti maçon, doit être proposé par un des frères de la loge, qui prend la qualité de son parrain ; c'est celui-ci qui est chargé de préparer le postulant, et cette préparation consiste d'abord à lui faire laver les yeux, la bouche et les oreilles. Après cette ablution, il faut qu'il se dépouille de sa jarretière du genou droit, et qu'il découvre sa poitrine. On ne doit lui laisser aucune sorte d'armes, pas même des ciseaux et un couteau ; le parrain est chargé d'en faire une exacte visite. Cela fait, il lui met un bandeau sur les yeux et le conduit à la porte de la loge.

Il y frappe un coup, le maître répond par un autre, et la porte s'ouvre ; alors le parrain fait faire au récipiendaire neuf fois le tour de la loge, et pendant cette longue et fatigante marche, il y a des frères qui aiguisent des outils, d'autres font un cliquetis d'épées, et d'autres enfin sont chargés de jeter des étoupes et de la poix-résine dans la terrine enflammée ; tout cela dans la vue d'intimider le récipiendaire.

La marche étant achevée, on le fait arrêter vis-à-vis du vénérable, qui lui dit d'un ton ferme : Qui êtes-vous, Monsieur ? Et que demandez-vous ? Le premier surveillant répond pour lui que c'est un gentilhomme qui demande à être reçu apprenti maçon, et le récipiendaire confirme que c'est la vérité. S'il en est ainsi, dit le vénérable, ouvrons-lui les portes du temple de la vertu. Tandis qu'on lui ôte le bandeau, tous les frères à genoux font tomber en perpendiculaire leur main gauche sur leur cuisse et tiennent de la droite leurs épées qu'ils croisent en forme de berceau. Le maître lui dit alors: Venez à moi, Monsieur, en traversant cette voûte de fer et d'acier ; ce que le récipiendaire exécute en tremblant. Sa frayeur redouble quand, à son approche, le vénérable tire un poignard qu'il avait tenu caché jusqu'alors, et se met en attitude de le lui plonger dans le cœur en s'écriant : C'est ainsi que nous punissons ici les traîtres. Mais le second surveillant, qui est à côté du récipiendaire, le fait prosterner humblement aux genoux du maître, que cette soumission désarme. Alors le frère orateur lui fait une courte exhortation sur le mérite de l'ordre, sur la fidélité due aux engagements qu'il va contracter, sur le danger imminent qu'il y aurait de les violer, et finit en l'assurant que la maçonnerie n'a rien de contraire à la religion, à l'État et aux bonnes mœurs. Après cela, le maître lui fait prêter l'obligation dans les termes qui suivent.

«Foi de gentilhomme, je promets en présence de Dieu tout-puissant et de cette honorable compagnie, que je garderai fidèlement les secrets de la confrérie des maçons, et que je ne les révèlerai jamais par paroles, écriture, impression, gravure, peinture, signes, caractères, et de quelque manière que ce soit, sous peine de passer pour infâme, et d'être percé du glaive vengeur, et précipité ensuite dans un abîme, afin qu'il ne soit plus fait aucune mention de moi dans la confrérie des maçons.»

Voilà mot pour mot, et sans la moindre altération, le contenu de I'obligation que contractent les frères ; c'est une simple promesse qu'ils font, et non pas un serment, comme l'ont rapporté des écrivains mal instruits ou de mauvaise foi. Or il me semble que les maçons donnent assez de prise sur eux par leurs visions et par les cérémonies superstitieuses qu'ils pratiquent, sans les charger encore de fautes imaginaires.

Aussitôt que le récipiendaire a répété l'obligation, le maître se fait apporter une auge, dans laquelle il feint de gâcher avec sa truelle, passe légèrement et à diverses reprises sur la bouche du nouveau reçu, et la lui arrête un moment sur les lèvres, en lui disant : C'est le sceau de la discrétion que je vous applique.

Après cette mômerie, le maître le fait passer à sa gauche; on lui donne un tablier et deux paires de gants, dont il y en a une pour sa maçonne, puis le frère orateur lui explique ce qu'il faut qu'il sache en qualité d'apprenti c'est-à-dire deux signes, un mot du guet, et des questions auxquelles tout apprenti doit savoir répondre.

Le premier signe se fait en appliquant les second et troisième doigts de la main gauche sur ses lèvres, et posant le pouce sous le menton. Tout franc-maçon qui aperçoit ce signe, doit répartir par un autre, en se pinçant le lobe de l'oreille droite avec le pouce et le petit doigt de la même main.

Quand deux apprentis maçons qui se rencontrent se sont éprouvés par ce double signe, ils s'abouchent et s'examinent par les questions suivantes.

- D. Etes-vous apprenti maçon ?

- R. Je le crois.

- D. Pourquoi ne dites-vous pas que vous en êtes sûr ?

- R. Parce qu'un apprenti n'est sûr de rien.

- D. Comment êtes-vous parvenu à la maçonnerie ?

- R. Par une voûte de fer et d'acier.

- D. Dans quelle loge avez-vous été reçu ?

- R.Dans une loge régulière.

- D. Qu'est-ce que c'est qu'une loge régulière ?

- R. C'est une loge composée de neuf, bien couverte, et inaccessible aux profanes.

- D. Qui sont ceux que vous appelez profanes ?

- R. Ceux qui ne sont pas maçons.

- D. Ceux qui, sans être maçons, sont dignes de l'être, sont-ils aussi des profanes ?

- R. Tous les hommes vertueux sont nos amis, mais nous ne reconnaissons que les maçons pour nos frères.

- D. Comment écarte-t-on les profanes de la loge ?

- R. Par l'épée et le silence.

- D. Comment s'appelle votre loge ?

- R. La loge du grand architecte du monde.

- D. Qui vous a fait apprenti ?

- R. La truelle et ma vertu.

- D. A quoi vous sert votre truelle ?

- R. A remuer et lier dans mon âme des sentiments d'honneur et de vertu, et à les employer de façon qu'il s'élève un édifice digne de la plus noble des sociétés.

- D. Où est située votre loge ?

- R. En Terre Sainte.

- D. Comment êtes-vous vêtu en arrivant dans la loge ?

- R. Un véritable maçon ne prend point garde aux ajustements.

- D. A quoi s'appliquent donc les maçons ?

- R. A régler leur conduite, et former leurs moeurs.

- D. Quel est l'état d'un maçon ?

- R. D'être heureux.

- D. Comment parvient-on à cette félicité ?

- R. Par l'union des vertus.

- D. Qu'avez-vous vu en entrant dans la loge ?

- R. L'image de la séduction.

- D. Comment vous en garantirez-vous ?

- R. Par ma discrétion, soutenue des principes et des lois de la maçonnerie

- D. Donnez-moi un signe de l'apprenti.

- R. J'obéis.

- D. Vous ai-je compris ?

- R. Oui. J'en suis content.

- D. Donnez-moi le mot.

- R. Ahadam.

- D. Qu'entendez-vous par ce mot ?

- R. Il me rappelle mon origine, ce que je suis, et ce que je dois être pour parvenir au comble de la félicité.

- D. Quels sont les devoirs des maçons ?

- R. Obéir, travailler et se taire.

- D. De quelle espèce est votre obéissance ?

- R. Elle est libre et volontaire.

- D. A quoi travaillez-vous ?

- R. A me rendre aimable et utile dans la société.

- D. De quoi vous servez-vous dans vos ouvrages ?

- R. De ma truelle et d'une terrine.

- D. Avez-vous déjà reçu des gages ?

- R. Plus que je n'en mérite.

 

En supposant à ces différentes questions un principe et un objet réel, je ne puis disconvenir qu'il n'y en ait quelques-unes de raisonnables édifiantes.

Quant au mot du guet Ahadam, ce ne peut être autre chose que le nom d'Adam qui a été corrompu. Les personnes instruites savent qu'Adam en langue hébraïque signifie roux, et que le premier homme fut appelé de ce nom, parce que la terre dont Dieu le forma était de couleur rousse qui est celle de la terre naturelle. C'est pourquoi les francs-maçons, qui ont souvent ce mot dans la bouche, disent qu'ils s'en servent pour se rappeler leur origine. Mais à quoi bon transformer ainsi en mystère une vérité connue de tous les hommes ? Y a-t-il un chrétien, même un sage paganisme, qui ne confesse que nous sommes poudre, et que nous retournerons en poudre ?

Telles sont néanmoins les seules instructions qui se donnent en loge aux apprentis maçons, si ce n'est qu'en leur expliquant le tableau de la chute du premier homme qui est exposé à leurs yeux, l'orateur a grand soin d'assaisonner son récit de quantité de traits mordants contre la mémoire de notre pauvre mère Eve.

 

 

Réception des compagnons

 

Le théâtre change ici, et la toile étendue sur le plancher représente les deux colonnes d'Enoch, I'Arche de Noé et la Tour de Babel. Ainsi on fait sauter tout d'un coup les compagnons par-dessus seize et dix-huit siècles qui se sont écoulés depuis la tenue de la première loge par Dieu dans le Paradis Terrestre; mais on a soin de leur donner une instruction abrégée de ce qui s'est passé de mémorable dans la maçonnerie pendant ce long espace de temps. Une partie en est puisée dans l'Histoire Sainte, ajustée à la manière et au style de la confrérie.

Adam, le premier de tous les francs-maçons, forma, leur dit-on, lui-même une loge de ses enfants mâles, auxquels il communiqua les connaissances qu'il tenait immédiatement de Dieu.

Caïn, qui lui succéda dans la charge de Grand maître des maçons, s'étant fixé vers la région orientale d'Éden, se signala par la fondation d'une ville qu'il nomma Enoch, du nom de son fils.

Depuis, Jabel ou Jabal, un de ses descendants, connu sous le nom de Père des pasteurs, éleva les premières tentes et Tubalcaïn son frère eut l'art de travailler avec le marteau, ayant excellé en toutes sortes d'ouvrages d'airain et de fer.

Mais le maçon le plus renommé de tous, fut Enoch, fils de Jared, qui mérita par sa vertu d'être transporté hors du commerce des hommes, et réintégré dans le Paradis Terrestre. L'esprit de prophétie dont il était doué lui ayant fait connaître que la colère de Dieu ne tarderait pas à se manifester par un déluge universel, la crainte qu'il eut que les sciences ne se perdissent, le porta à élever deux grandes colonnes, où il grava les principes et les règles des différents arts, et principalement de l'architecture. Il fit l'une de pierre et l'autre de brique, afin que s'il arrivait que les eaux ruinassent celle-ci, la colonne de pierre demeurât pour conserver à la postérité la mémoire de ce qu'il y avait écrit. Sa prévoyance réussit, car on assure que cette colonne de pierre était encore sur pied en Syrie du temps de l'empereur Vespasien. Voilà tout ce que l'école des frères apprend aux compagnons du progrès que fit la science des maçons pendant ce premier âge du monde.

On les instruit ensuite de ce qui s'est passé du temps du grand maître Noé.

Les hommes avaient vécu jusqu'alors dans l'exercice de la vertu et dans le culte du vrai dieu ; mais ceux qui vinrent depuis s'étant portés à commettre toutes sortes de crimes, Dieu, dans sa colère, résolut de les exterminer, et Noé fut le seul qui trouva grâce devant lui. Dieu l'avertit qu'il allait inonder la terre et lui ordonna, pour se sauver, de bâtir une arche à trois étages, dont il lui marqua la forme et les proportions. Elle était entièrement de bois de cèdre, qui de sa nature est incorruptible; aussi les maçons prétendent-ils qu'elle s'est conservée jusqu'à présent dans son entier, ce qui est un peu contraire au rapport de l'historien juif qui dit que, de son temps, les Arméniens en montraient encore quelques restes.

Sept jours avant le déluge, Noé, qui avait bâti l'arche, y entra avec ses fils, sa femme, et les femmes de ses fils, et par là furent conservés avec le genre humain toutes les traditions et les secrets communiqués par Dieu à Adam, et en particulier ceux de la maçonnerie.

Parmi les docteurs de la loi des maçons, il y en a qui assurent que, pendant une année et plus de séjour que Noé fit dans l'arche, il y tint avec ses fils plusieurs belles loges, ayant toujours la précaution de s'enfermer à l'étage le plus haut pour être moins exposés à la curiosité de leurs femmes.

Quand Noé et sa famille furent sortis de l'arche, eux et leurs descendants séjournèrent longtemps sur le haut des montagnes dans la crainte d'une nouvelle inondation. Peu à peu ils s'enhardirent à descendre dans les plaines et y firent différents établissements. Tous les hommes n'avaient eu jusqu'alors qu'un même langage, mais étant encore devenus rebelles aux ordres de Dieu, dans l'appréhension qu'ils eurent de sa vengeance, Nembrod, aussi vaillant qu'audacieux, et le plus habile maçon de son temps, les rassura en leur offrant de les protéger contre Dieu même, s'il menaçait la terre d'un second déluge, et de bâtir pour ce sujet une tour qui serait élevée jusqu'au ciel. Une entreprise aussi folle échoua de la manière que tout le monde sait. Dieu ayant confondu le langage des architectes, ils furent obligés d'abandonner l'ouvrage et de se disperser. Ce fut sans doute cette confusion des langues qui détermina depuis les maçons à introduire entre eux une nouvelle manière de se connaître et de converser par signes. C'est dommage en vérité qu'ils ne l'eussent point encore imaginé dans le temps même de la déroute des ouvriers de Babel, car moyennant ce bel expédient, la tour eût pu être achevée, et comme l'histoire nous la dépeint d'une structure extrêmement solide, nous aurions eu le plaisir de voir de nos jours ce rare monument.

Au reste, si les frères maçons se plaignent de ce que je n'ai point une prévention aveugle pour tous leurs sentiments, ils seront forcés de convenir, du moins intérieurement, que je suis esclave de la vérité dans tout ce que je rapporte de leur doctrine et de leurs cérémonies. Voici celles qui se pratiquent à la réception des compagnons.

Les frères sont placés à l'ordinaire autour du nouveau tableau, et l'appareil extérieur est semblable à ce qu'on a vu pour les apprentis, sinon qu'on pose devant le vénérable, une pierre élevée à la hauteur de la main, sur laquelle il y a un marteau, et que tous les frères ont la tête couverte d'un voile dont la blancheur est le symbole de l'innocence nécessaire à tout maçon qui veut entrer dans l'arche de Noé, où ce commencement de l'acte est supposé se passer.

La loge étant en état, l'apprenti qui aspire au grade de compagnon, assisté de son parrain, heurte deux coups à la porte, à quoi le vénérable répond du dedans par deux coups.

L'apprenti entre et va se placer à la gauche du premier surveillant ; le maître lui demande ce qu'il veut, et le premier surveillant répond pour lui, que c'est un digne apprenti qui désire d'être élevé au second grade ; le maître lui fait alors ces trois questions.

- D. Etes-vous apprenti ?

- R. Je le crois.

- D. Savez-vous travailler ?*

- R. Je cherche à l'apprendre.

- D. Comment me prouverez-vous que vous êtes apprenti ?

- R. Prenez-moi à l'essai.

Après cette dernière question, on le fait approcher du maître, qui lui présente un marteau avec lequel l'apprenti doit frapper deux coups sur la pierre, et sitôt qu'il a fourni cette preuve de son talent et qu'il a confirmé son obligation de ne point révéler les secrets, on le fait passer à la droite et le frère orateur lui explique tout de suite la science des compagnons.

Ceux-ci, pour se faire connaître, ont deux signes, deux mots et deux questions différentes de celles des apprentis.

Le premier signe consiste à élever le pouce de la main droite avec le petit doigt de la main gauche en forme d'équerre, et ce signe est appelé manuel.

Le deuxième, que quelques-uns nomment pectoral, se fait en posant le bout du petit doigt de la main gauche sur la pointe du cœur.

Les paroles sont Manhu, Magdal ou Magdala, deux mots hébreux dont on trouvera l'explication dans les questions qui sont affectées au grade des compagnons.

 

- D. Etes-vous compagnon maçon ?

- R. J'en reçois la paie.

- D. Comment voyagent les maçons ?

- R. Dans l'arche de Noé.

- D. Que représente l'arche ?

- R. Le coeur humain agité par les passions, comme l'arche l'était par les vents sur les eaux du déluge.

- D. Quel était le pilote de l'arche ?

- R. Noé, grand maître des francs-maçons de son temps.

- D. Quel est le pilote de votre âme ?

- R. La raison.

- D. Quelle [est] sa bannière ?

- R. La maçonnerie.

- D. Quelle [est] sa cargaison ?

- R. De bonnes oeuvres.

- D. Quel est le port auquel elle surgit ?

- R. A celui où se terminent toutes les misères humaines.

- D. Que représente la tour de Babel ?

- R. L'orgueil et la faiblesse des enfants de la terre.

- D. Qu'opposez-vous à cet orgueil ?

- R. Le caractère et le coeur d'un maçon éclairé par les principes et les lois de la maçonnerie.

- D. Quel est le mot des compagnons ?

- R. Il y en a deux.

- D. Quels sont-ils ?

- R. Manhu, Magdal ou Magdala .

- D. Quelle est leur signification ?

- R. Manhu signifie qu'est ceci, Magdala signifie La Tour.

- D. Qui est-ce qui a causé la destruction de la tour ?

- R. La confusion des langues.

- D. De quoi nous instruit cet événement ?

- R. Il nous apprend que sans la religion, l'homme n'est que faiblesse et néant.

- D. Que nous apprend-il encore ?

- R. Que sans l'union et l'intelligence des âmes, l'harmonie de la société peut subsister.

Voilà tout ce que renferme mon manuscrit sur les deux premiers grades de l'école maçonnique. Il y a toute apparence que le but de ces docteurs est louable, et qu'ils n'ont en vue que de travailler à rendre les hommes discrets justes et sociables. Mais, je le répète, pourquoi leur présenter des vérités sous une forme si nouvelle, et qu'était-il besoin d employer des moyens si extraordinaires pour les exciter à des vertus qui leur sont tracées par la religion, la raison et la nature même ?

 

 

Réception des maîtres

 

Pour la loge des maîtres, il faut préparer deux toiles : sur la première qui est la seule qu'on présente d'abord à la vue du récipiendaire, est tracée la figure du tabernacle que Moïse fit élever à son retour du Mont Sinaï ; toute la longueur en est divisée en trois parties ; celle du milieu, appelée le sanctuaire, contient l'arche qui servit à déposer les tables de la loi, et dessus de l'arche sont placés deux chérubins avec des ailes; dans la partie basse, du côté du Septentrion, on représente une table, vis-à-vis, du côté du midi, un chandelier à sept branches. A droite et à gauche sont écrits les noms Bezeleel et Eliab qui sont ceux des deux habiles maçons auxquels l'érection du tabernacle fut confiée par Moïse : et dans la troisième partie, qui est celle d'en haut, est représenté Moïse lui-même, remettant l'encensoir à son frère Aaron.

Lorsque tous les arrangements sont faits, le maître signifie par un grand coup, que la loge est ouverte. Alors un des frères quitte sa place et va chercher en dehors le récipiendaire, qu'il amène à la porte de la loge ; il y frappe cette fois-ci trois coups, et le maître répond par le même nombre, qui sert de signal à l'introduction.

Le récipiendaire, étant entré dans la loge, va se prosterner aux pieds du maître qui le fait relever, en lui disant : Frère, ouvrez les yeux et soyez saisi d'un saint respect ; vous voyez devant vous le tabernacle érigé par le grand maître Moïse. Voici l'arche où Dieu se montrait présent par ses oracles ; à droite est la table pour l'oblation des pains, à gauche le chandelier à sept branches qui servait à éclairer le tabernacle ; mais tout ce qui frappe vos yeux n'est qu'une légère esquisse des merveilles que nous vous préparons.

Alors le récipiendaire se prosterne une seconde fois, et le vénérable lui présentant la pointe de son épée sur le cœur, lui fait encore répéter l'obligation, dans les mêmes termes que je l'ai rapporté.

Pendant cet intervalle, on substitue la seconde toile où est dessinée espèce de temple qu'on dit être celui de Salomon; outre le grand portail qui est placé à l'occident, il doit y avoir deux portes plus basses du côté de l'orient, et entre ces deux portes, un escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur pour monter à trente chambres distribuées à l'entour du temple en forme de galeries. Le corps du bâtiment est composé de deux parties ; dans celle antérieure sont tracés une table, un grand chandelier avec un autel dans le milieu, et au-dessus de l'autel sont marquées les lettres A. et H. L'autre partie, qu'on nomme le sanctuaire, est décorée par la représentation de l'arche d'alliance que deux chérubins semblent couvrir de leurs ailes ; au-dessous de l'arche sont encore marquées un grand A. et une grande S.

Comme on présente ceci au récipiendaire pour le chef-d'œuvre de la maçonnerie, afin de le mettre à portée de ne rien laisser échapper de toutes ses beautés, on fait éteindre le feu de la terrine triangulaire et on y supplée par un grand nombre de bougies allumées qui représentent, dit-on, 10.000 chandeliers que Salomon avait fait faire pour éclairer le temple. Cela fait, le maître prend lui-même la peine de donner l'instruction à peu près ainsi qu'il suit.

Pendant que les Israélites voyageaient dans le désert, comme ils n'avaient encore aucune habitation fixe, Dieu inspira à Moïse d'ériger le tabernacle sur le dessein qu'il lui donna lui-même, afin qu'au moyen de ce temple portatif, ils fussent en état de lui rendre, dans tous les lieux, le culte qui lui était dû.

Moïse, après avoir conduit et gouverné les Israélites pendant quarante années, se sentant près de sa fin, fit assembler tout le peuple au bord du Jourdain, où il lui fit un excellent discours, et lui dicta les lois qu'il devait suivre pour arriver à la terre promise : il annonça, entre autres choses, au peuple, que le tabernacle qu'il avait établi n'était que la figure du temps futur, et que quand ce peuple serait une fois en possession du pays de Chanaam, Dieu choisirait lui-même une ville qui serait nommée la ville sainte, où on lui bâtirait un temple sur le modèle de ce tabernacle.

David, devenu roi des Hébreux environ 400 ans après, établit par inspiration divine son séjour à Jérusalem et résolut d'y bâtir le comme il avait été prédit par Moïse; mais Dieu lui con d'abandonner cette entreprise, parce que ses mains avaient été trop souvent teintes du sang de ses ennemis et lui fit connaître que cet honneur était réservé à Salomon son fils.

En effet, ce grand prince qui avait obtenu de Dieu l'esprit de sagesse, n'eut rien plus à coeur que la construction du temple, mais il ne put le commencer que dans la quatrième année de son règne et il l'acheva dans le cours de sept ans.

Quoique la maçonnerie, depuis Moïse jusqu'à Salomon, eût fait des progrès considérables, elle avait toujours été renfermée dans les deux degrés d'apprentis et compagnons, personne, excepté les chefs, n'ayant osé prendre encore le nom de maître. Ce fut, suivant les maçons Salomon qui. le premier, institua le degré de la maîtrise, ayant conservé aux deux premiers grades les signes anciens dont ils étaient en possession immémoriale, et ayant établi de nouveaux signes en faveur de ceux qu'il élevait au rang supérieur de maîtres.

Les ouvriers que ce roi employa à la construction du temple étaient nombre de 183.200. Savoir, 100.000 manœuvres ou apprentis, 80.000 compagnons et 3.200 maîtres.

Tous étaient subordonnés à deux grands architectes ou inspecteurs généraux qui étaient Adoram et Hiram, les maçons les plus accomplis y eût alors sur la terre.

Ceux-ci rendaient compte à Salomon directement de tout ce qui se passait, donnaient les plans des ouvrages, veillaient à leur exécution. Adoram avait de plus le détail du paiement de tous les ouvriers; et comme il était impossible qu'il les connût tous, il fut convenu que leurs signes et mots serviraient à les distinguer. Par ce moyen, celui qui donnait les mots et les signes du maître en avait la paie; ainsi des autres.

Entre les trente chambres qui entouraient le temple, en forme de galerie, il y en avait une, la plus ornée de toutes, uniquement réservée pour les conférences de Salomon avec Adoram et Hiram, qui se tenaient deux fois chaque semaine; deux autres chambres où était la trésorerie, et c'était à celles-là que les ouvriers se rendaient à différentes heures, et sans tumulte, pour recevoir leur paie; il y en avait aussi deux pour l'habitation des deux grands architectes, qui étaient obligés d'y coucher pour être à portée de veiller aux ouvrages de l'intérieur du temple ; et les vingt chambres de surplus servaient aux maçons à tenir leurs loges toutes les fois qu'il plaisait à leurs maîtres de les assembler régulièrement.*

Les lettres A. et H. marquées au-dessus de l'Autel, sont les initiales des noms d'Adoram et Hiram, grands architectes du temple. Salomon même les y fit graver afin d'immortaliser la mémoire de ces deux grands hommes.

Ici le maître suspend un moment l'instruction pour faire une peinture touchante et pathétique de la ruine de ce superbe édifice par Nabucodonosor, ce qui l'excite ainsi que tous les autres frères à pleurer en quelque sorte sur Jérusalem; mais pour abréger des lamentations inutiles, il ajoute : Pourquoi nous affliger si fort ? Le temple n'est pas détruit, mes frères, puisqu'il existe moralement en chacun de nous. Alors la joie renaît dans l'assemblée, tous les frères s'embrassent, et le vénérable continue l'instruction.

Les maîtres, dit-il, ont trois moyens pour se faire distinguer, savoir un signe pédestral, un double attouchement et deux paroles. Ils ont aussi des questions particulières.

Leur signe se fait en plaçant le pied gauche en avant et le pied droit derrière, en sorte que la pointe du pied droit, touchant au talon du pied gauche forme l'équerre.

Le double attouchement se communique de cette façon-ci. On présente la paume de la main droite horizontalement à celui qui se prétend maître. S'il l'est en effet, il ne manque pas d'y appuyer sur-le-champ sa main gauche à poing fermé, et tout de suite il étend à son tour sa main droite dans une position semblable à celle de l'autre frère qui y répond par le même mouvement du poing, comme s'ils se témoignaient par là, l'un à l'autre, qu'ils se reposent sur leur amitié réciproque comme sur leur plus ferme appui.

Les deux paroles des maîtres sont Adonaï, Schilo. Les frères maçons les prétendent sacrées, et même prophétiques. Pour moi, qui ne voyant tout ceci qu'avec les yeux d'un profane, puis tout au plus atteindre à la signification littérale, je me contente d'observer que, suivant l'explication ordinaire, Adonaï veut dire Seigneur, et Schilo signifie Son fils, ou celui à qui il est réservé.

Finissons par les questions.

 

- D. Etes-vous maître maçon ?

- R. Mon nom est Harodim.**

- D. Dans quelle loge avez-vous été reçu maître ?

- R. Dans une des vingt-cinq chambres.

- D. De combien était composée votre loge ?

- R. De neuf maîtres députés des 3.200.

- D. Qui est-ce qui y présidait ?

- R. Le grand architecte de l'univers, et après lui le premier d'entre les maçons.

- D. Qu'avez-vous vu lors de votre réception ?

- R. J'ai vu le tabernacle érigé par le grand maître Moïse.

- D. Combien avait-il de parties ?

- R. Trois.

- D. Que signifient ces trois parties ?

- R. Elles sont une figure du monde.

- D. Expliquez- moi cela.

- R. Celle du milieu représente le ciel où Dieu habite ; et les deux autres qui ne sont ouvertes qu'aux sacrificateurs, représentent la terre et la mer

- D. Que représente la table posée dans le tabernacle ?

- R. Elle est une figure de notre âme dont nous devons offrir et rapporter à Dieu toutes les oeuvres.

- D. Que représente le chandelier à sept branches ?

- R. Les septs vertus.

- D. Définissez-moi le tabernacle.

- R. C'était la figure du temps futur et le modèle d'un édifice plus parfait

- D. Quel était cet édifice ?

- R. Le temple de Salomon.

- D. Où a-t-il été bâti ?

- R. Sur la montagne, dans un lieu choisi par David, où était auparavant l'aire d'Oron Jebuseen. - D. Donnez-moi une autre réponse.

- R. Le temple a été bâti dans l'endroit même où Adam, le premier des hommes et des maçons, a été enterré.

- D. Que signifient les lettres A. et H. placées au-dessus de l'Autel ?

- R. Ce sont les noms d'Adoram et Hiram, les deux grands architectes du temple de Salomon.

- D. Où avez-vous reçu votre paie ?

- R. Dans les deux chambres de la galerie.

- D. Quel est le nom d'un maître maçon ?

- R. Harodim ou Menatzchim.

- D. Quel est le nom d'un compagnon ?

- R. Gabelin.

- D. Quel est le nom d'un apprenti ?

- R. Louvet.

- D. Quel est le nom du fils d'un maçon ?

- R. Louveteau.

- D. Qui est-ce qui éclaire votre loge ?

- R. Dix mille et un chandeliers.

- D. Quelle est la plus grande de toutes ces lumières ?

- R. C'est le maître de la loge.

- D. Comment voyage le maître ?

- R. Sur terre et sur mer, de l'orient à l'occident, et du midi au septentrion.

- D. Donnez-moi le signe de maître.

- R. Le voici.

- D. Donnez-moi l'attouchement.

- R. C'est l'ouvrage de deux [sic].

- D. Donnez-moi les paroles de maître.

- R. Adonaï Schilo.

- D. Donnez-m'en l'explication.

- R. Adonaï signifie le Seigneur, Schilo signifie son fils, ou celui à qui il est réservé.

Il me reste à observer que le très vénérable ouvre et ferme toujours ses loges d'apprentis, compagnons et maîtres par quelques-unes des questions propres à chacun de ces degrés, dont la dernière, commune à tous les grades, est toujours celle-ci.

- D. Quel est le devoir d'un maçon ?

- R. Obéir. travailler et se taire.

 

A quoi le maître ajoute, quand c'est pour ouvrir la loge :

- Obéissons, travaillons et taisons-nous.

Et si c'est pour la fermer, il dit :

- Nous avons obéi, mes frères, nous avons travaillé, taisons-nous.

 

  

Repas des maçons

 

Les francs-maçons ne connaissent dans leurs festins ni l'intempérance, ni les excès ; leur conversation ordinaire roule sur les avantages de la confraternité ou sur des choses absolument indifférentes ; ils observent surtout un silence respectueux sur toutes les matières de religion et d'État, et ne sont pas moins attentifs à bannir de leurs entretiens toutes paroles méfiantes ou dissolues. Comme on n'admet entre eux aucune distinction de rangs, tous les frères se trouvent à leur aise, et les talents se déploient en liberté. Quant à certains vides qu'il n'est pas possible d'éviter, ils se trouvent remplis, ou par l'exercice des santés qu'on boit, ou par le chant des hymnes et cantiques de la confrérie. Ainsi on peut dire qu'ils passent agréablement quelques heures dans l'oubli de tous les autres hommes, mais non d'eux-mêmes. Je leur devais la justice de cet aveu, ayant eu le bonheur d'être le témoin oculaire de leurs innocents plaisirs.

Leur façon de boire est aussi singulière qu'amusante ; je ne sais si elle varie suivant les loges* .J'ignore aussi s'il y a des loges où le vin s'appelle poudre, et la bouteille Baril, comme l'avance un écrivain moderne; mais il est sûr que dans celle où j'ai assisté, le vin, l'eau, et toutes choses, se nommaient par leurs vrais noms. Mon manuscrit ne dit pas un mot de ce qui regarde les repas, mais je rapporte ici ce que j'ai vu et entendu.

Quand le très vénérable veut porter une santé, il frappe un grand coup sur la table qui est disposée en fer à cheval ; son premier surveillant répond par un autre coup; et ces deux coups frappés, il s'observe parmi les frères un profond silence.

Alors le très vénérable dit : Mes frères, je vous porte telle santé, préparez-vous à me la rendre. Tous remplissent aussitôt leurs gobelets, se lèvent, et sont obligés d'avoir toujours les yeux sur le maître pour imiter ses mouvements. Voici de quelle manière les maçons boivent en loge.

On prend d'abord tous ensemble son (1) gobelet, on le porte à la bouche, et (2) chacun boit ; quand on a bu on (3) l'éloigne de soi en ligne directe, ensuite on (4) tire une ligne transversale à droite, puis une autre à (5) gauche (ce qui forme deux équerres); de là on (6) rapporte le gobelet vis-à-vis de soi à la hauteur de la bouche, on le (7) hausse au niveau des yeux, on le laisse (8) tomber une seconde fois vis-à-vis de la bouche; et tous enfin le (9) posent sur la table en un seul coup; ce qui fait en tout neuf différents temps ou mouvements : et la solennité se termine par un battement de mains uniforme suivi d'un vivat.

 

 Secret des maçons écossais

 

On débite parmi les maçons, qu'il y a encore plusieurs degrés au-dessus des maîtres dont je viens de parler ; les uns en comptent six en tout, et d'autres vont jusqu'à sept. Ceux qu'on appelle maçons écossais, prétendent composer le quatrième grade. Comme cette maçonnerie, différente de l'autre en bien des points, commence à s'accréditer en France, le public ne sera pas fâché que je lui communique ce que j'en ai lu dans le même manuscrit, qui paraît en effet accorder aux Écossais le degré de supériorité sur les apprentis, compagnons et maîtres ordinaires.

Au lieu de pleurer, comme font leurs confrères, sur les débris du Temple de Salomon, les Écossais s'occupent à le rebâtir*.

Personne n'ignore qu'après soixante et dix ans de captivité dans Babylone, le grand Cyrus permit aux Israélites de relever le Temple et la cité de Jérusalem ; que Zorobabel, de la race de David, fut constitué par lui le chef et le conducteur de ce peuple, dans son retour en la cité sainte ; que la première pierre du temple fut posée du règne de Cyrus, mais qu'il ne fut achevé que dans la sixième année de celui de Darius, monarque des Perses.

C'est de ce grand événement que les Écossais tirent l'époque de leur institution et, quoiqu'ils soient postérieurs aux autres maçons de plusieurs siècles, ils se disent supérieurs en grade. Voici sur quoi ils fondent leur prééminence.

Lorsqu'il fut question de réédifier le temple du Seigneur, Zorobabel choisit dans les trois états de la maçonnerie les ouvriers les plus capables ; mais comme les Israélites eurent beaucoup d'obstacles et de traverses à souffrir pendant le cours de leurs travaux, de la part des Samaritains et des autres nations voisines, jamais l'ouvrage n'eût été conduit à sa fin, si ce prince n'eût eu la précaution de créer un quatrième grade de maçons, dont il fixa le nombre à 753, choisis entre les artistes les plus excellents. Ceux-ci, non seulement avaient l'inspection sur tous les autres, mais ils étaient aussi chargés de veiller à la sûreté des travailleurs ; ils faisaient toutes les nuits la ronde, tant pour faire avancer les travaux que pour reconnaître les embûches, ou prévenir les attaques de leurs ennemis.

Leur emploi étant beaucoup plus pénible que celui des autres maçons, il leur fut aussi accordé une paie plus avantageuse; et pour pouvoir les reconnaître, Zorobabel leur donna un signe et des mots particuliers.

Le signe des Écossais se fait en portant l'index de la main droite sur la bouche, et le second doigt de la main gauche sur le cœur.

Et, leurs paroles sont Scilo, Shelomeh abif. Le premier de ces mots n'est différent du Schilo des maîtres ordinaires, que par la suppression de la lettre h, et il exprime la même chose. Les deux autres mots Shelomeh abif, signifient en français Salomon mon père.

Enfin, les maîtres écossais ont aussi un langage et des questions qui leur sont propres ; j'ai même ouï dire à quelques-uns d'eux, que ces questions sont en grand nombre, mais malheureusement le manuscrit de mon frère n'en rapporte que huit. Les voici:

- D. Etes-vous maître écossais ?

- R. J'ai été tiré de la captivité de Babylone.

- D. Qui vous a honoré du grade écossais ?

- R. Le prince Zorobabel, de la race de David et de Salomon.

- D. En quel temps ?

- R. Soixante et dix ans après la ruine de la Cité sainte.

- D. A quoi s'occupent les maçons écossais ?

- R. A reconstruire le Temple de Dieu.

- D. Pourquoi cela ?

- R. Pour accomplir ce qui a été prédit.

- D. Pourquoi les maçons écossais portent-ils l'épée et le bouclier ?*

- R. En mémoire de ce que, dans le temps de la reconstruction du Temple, Neémie ordonna à tous les ouvriers d'avoir toujours l'épée au côté, et leurs boucliers proches d'eux pendant le travail pour s'en servir en cas d'attaque de leurs ennemis.

- D. Comment a été bâti le nouveau Temple ?

- R. Sur les fondements de celui de Salomon, conformément à son modèle. - D. Quelle heure est-il ?

- R. Le Soleil se lève.

Ou bien :

- Le Soleil est couché.

C'est par cette dernière question que les maçons écossais ouvrent et ferment leurs loges.

 

  Conclusion

 

La maçonnerie, prise dans le sens mystérieux, n'est, sans contredit qu'un être de raison et qu'une pure chimère étayée sur de grands mots vides de sens, et sur de frivoles allusions qui ne peuvent séduire que les simples.

Mais elle me paraît tout autre dans le point de vue moral ; et si elle pour base une philanthropie saine et réfléchie, si son but est de concilier les esprits et de rapprocher les cœurs de tous les hommes par des principes uniformes de sagesse et de vertu, cette société pourrait devenir aussi utile qu'agréable; et ce serait, à mon sens, la meilleure école de l'humanité.

Les francs-maçons n'en imposent point, quand ils disent que leur doctrine n'a rien de contraire à la religion; mais je ne puis penser qu'aucun d'eux pousse l'enthousiasme jusqu'à s'imaginer qu'elle fasse partie de la religion même. On ne peut mieux comparer la maçonnerie, selon moi, qu'à ces pièces dramatiques qui, quoique fondées sur quelques traits de l'histoire sainte, ne sont pas moins réputées des ouvrages profanes.

Il faut en convenir; jamais œuvre de ce genre n'a été honorée d'un plus grand succès: Il y a plusieurs siècles que les représentations s'en perpétuent ; et la ville de Londres seule contient 129 théâtres, où la maçonnerie s'exécute journellement.

On n'en compte tout au plus qu'une vingtaine dans Paris ; cependant toutes personnes impartiales, même parmi les maçons, conviennent que c'en est trop encore, eu égard aux abus qui s'y sont glissés, et l'on estime que pour rétablir en France l'art royal* dans une partie de son lustre et son crédit, il faut nécessairement en rendre l'accès plus difficile, en diminuant d'abord le nombre des loges, et en ne confiant ensuite le gouvernement de celles qu'on laissera subsister qu'à des sujets qui, avec les avantages de l'éducation, soient partagés des qualités essentielles de l'âme, surtout d'une probité à l'épreuve.

Un ouvrage de cette importance n'est réservé sans doute qu'au chef suprême de la maçonnerie. C'est donc aux confrères vraiment zélés, et principalement aux officiers de ce qu'on appelle la grande loge, d'agir puissamment auprès de ce prince, pour obtenir de lui cette réformation, sans laquelle l'ordre des francs-maçons venant à tomber peu à peu dans l'avilissement, perdra tout à la fois et sans retour l'estime du public et la protection de son illustre grand maître.

 

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